mercredi 17 juin 2009

L'aryanisation de Jésus par les Chrétiens dans l'Allemagne nazie

"Comme le souligne Susannah Heschel, "Débarrasser l’Allemagne des Juifs était devenu un sujet de discussion acceptable entre théologiens, même lorsque la technique proposée pour y parvenir était le meurtre." Au nom de l’idéal de la pureté aryenne, ces théologiens étaient en avance sur les nazis: cela se passait en 1936, bien avant que le meurtre de masse des Juifs ne soit devenu une politique nazie."

Paula Fredriksen a écrit une analyse, parue dans site The Tablet, du livre de Susannah Heschel intitulé Le Jésus Aryen: les Théologiens Chrétiens et la Bible dans l'Allemagne Nazie (The Aryan Jesus: Christian Theologians and the Bible in Nazi Germany).

L’ouvrage retrace l’histoire de l'Institut d'Etude et d'Eradication de l'Influence Juive sur la Vie de l'Eglise Allemande (Institut zur Erforschung und Beseitigung des jüdischen Einflusses auf das deutsche kirchlichen Leben). Créé en mai 1939, l'Institut a pour mission de promouvoir un christianisme débarrassé de ses "excroissances" juives et de restituer au Volk* allemand un Christ "nordique" et un christianisme aryen rétablis dans leur pureté originelle. Dans ce but, les théologiens de l'Institut recourent à toutes les méthodes possibles et imaginables pour démontrer et diffuser ce message, basé sur l’effroyable logique raciste qui postulait que l'Allemagne était une nation chrétienne (et elle l’était) et que si la véritable nation allemande était aryenne (selon la croyance populaire), alors le christianisme, et plus particulièrement Jésus de Nazareth, devaient aussi être aryens".

"Ils organisent des lectures du Nouveau Testament, interprété sous le prisme du racisme anti-juif. Ils sollicitent servilement l'appui financier et politique du parti nazi. Ils disséminent leur message antisémite en recourant aux moyens propres au monde académique : recherche commanditée, articles dans les journaux, livres, financement de conférences, formation de futur diplômés, conférences publiques. L'Allemagne étant dotée d'une religion d'état, ils vont apporter aux fidèles, dans les églises, le message aryen en changeant les textes du Nouveau Testament (dans la traduction allemande), en réécrivant la liturgie, et en prônant et prêchant avec énergie que l’Ancien Testament (juif) soit abandonné en tant qu'écriture sainte chrétienne."

Une fois Jésus aryanisé, les Juifs peuvent être exterminés

Le plus horrible est de constater que ces positions furent élaborées et formulées par des théologiens et des penseurs chrétiens avant que les nazis ne mettent en oeuvre leur machine de destruction des Juifs.

"Comme le souligne Susannah Heschel, "Débarrasser l’Allemagne des Juifs était devenu un sujet de discussion acceptable entre théologiens, même lorsque la technique proposée pour y parvenir était le meurtre." Au nom de l’idéal de la pureté aryenne, ces théologiens étaient en avance sur les nazis: cela se passait en 1936, bien avant que le meurtre de masse des Juifs ne soit devenu une politique nazie."

En effet en 1936 à l’occasion d’une réunion de responsables religieux de la Thuringe et de la Saxe, Siegfried Leffler, qui allait devenir plus tard l'un des piliers de l’Institut, déclara sans que cela ne soulève la moindre critique :

"Dans une vie chrétienne, le cœur doit toujours être bienveillant envers le Juif . . . . En bon Chrétien, je peux, je dois, je devrais toujours trouver dans mon cœur un pont vers les Juifs. Mais en tant que Chrétien, je me dois aussi de suivre les lois de mon Volk* . . . . Même si je sais que "Tu ne tueras point" est un commandement de Dieu, ou que "Tu aimeras le Juif", car lui aussi est un enfant du Père éternel, je suis aussi capable de savoir que je dois le tuer, que je dois l’abattre, ce qui est possible parce que je suis autorisé à prononcer le nom du Christ."
Susannah Heschel démontre que malgré un important réseau de 600.000 membres comprenant des pasteurs, des évêques, des professeurs de théologie, des professeurs de religion, des laïcs engagés qui s’étaient livrés pendant plusieurs années à une prodigieuse activité en termes de productivité et d’activisme politique, l'Institut est devenu totalement invisible après la guerre.

"Ce dernier épisode auquel Susannah Heschel consacre les deux derniers chapitres donne la nausée mais pour des raisons différentes. Ces champions chrétiens du génocide juif, se mirent à l’abri dès que les Alliés gagnèrent la guerre. Ils s’échangèrent des lettres s’exonérant mutuellement. Ils furent protégés par l'église, par leurs collègues et par leurs propres mensonges. Ceux qui pendant la guerre avaient fait valoir leur expertise académique du judaïsme pour promouvoir le programme raciste de l'Institut, faisaient valoir, en temps de paix, cette même expertise pour camoufler leurs agissements : eut-il été concevable que des experts en judaïsme soient des antisémites ? Les convergences entre l'anti-judaïsme de l’Institut et celui propre à la théologie chrétienne traditionnelle, rend ce type de crime pratiquement indécelable."

Après la guerre la carrière de ces spécialistes du Nouveau Testament prit un nouvel essor et une nouvelle respectabilité. En lisant le livre, Paula Frederiksen a sursauté quand elle s'est rendu compte qu’elle avait lu certains de leurs travaux au cours de sa propre formation dans les années 1970…

Elle regrette qu’encore de nos jours des chercheurs continuent à défendre l’idée que "Paul n’aimait pas l’ethnie juive ni les pratiques religieuses juives et que Jésus, en tant que juif pieux, avait condamné le culte du Dieu d’Israël dans le temple de Jérusalem. Ca fait vingt siècles que l’on caricature ainsi le judaïsme pour exprimer l'identité chrétienne, ce que nos contemporains perpétuent tout en s'efforçant de rendre cette attitude "présentable" [salonfähig*]. Ces caricatures du judaïsme produisent des narratives qui sont dommageables, tant à titre historique qu'à titre moral. Comme le démontre magistralement Susannah Heschel, la membrane entre anti-judaïsme et antisémitisme est non seulement extrêmement étroite, mais aussi - et c'est bien là le malheur, trop perméable."

Crédit photo: consécration de l'évêque du Reich Ludwig Müller à la cathédrale de Berlin en 1934, Deutsches Bundesarchiv via Wikimedia Commons

* En allemand dans le texte

Publié avec la collaboration de Roseline Lewin

- A conversation with Susannah Heschel

6 commentaires :

Gilles-Michel DEHARBE a dit…

Les rédacteurs nazis des lois de Nuremberg "Pour la protection du sang et de l'honneur allemand", ont tout simplement paraphrasé le droit ecclésiastique. Il est également bon de noter que l'Eglise, donc la chrétienté, par le moyen de sa presse officielle et ce jusqu'à la fin des années 1920, a soutenu, non seulement que les Juifs étaient déïcides,
mais qu'ils appartenaient à une "race inférieure". Sans parler de l'Inquisition mise en place au XVème siècle par le Saint-Office, lequel affirmait qu'il existait des traits physiques et spirituels caractéristiques nuisibles et transmissibles qui étaient propres aux Juifs !

Selon les biographies disponibles tous les principaux leaders nazis étaient des chrétiens baptisés, ils ont grandi dans des foyers chrétiens très strictes, où la tolérance était inconnue. Citons quelques uns de ces tristes personnages : Adolf Hitler, Heinrich Himmler, Rienhard Heydrich, Joseph Goebbels, Rudolf Hess. Pas un seul des top leader nazis n'avait grandi dans une famille athée ! Pas un seul ! Ils étaient tous chrétiens.

Gilles-Michel DEHARBE a dit…

Ce sont avant tout les catholiques allemands et l'Eglise Catholique Romaine qui vont contribuer au pouvoir total et totalitaire des nazis, grâce entre autre au "Catholic Zentrum Party" de l'époque. D'ailleurs en 1928 un prêtre, Ludwig Kaas, devint le premier ecclésiastique à la tête de ce parti !

Le chancelier Franz von Papen, un fervent chrétien raciste et en tant que tel fort apprécié - d'ailleurs après la guerre, au fameux Procès de Nuremberg en 1946... il sera acquitté ! En 1933 c'est pourtant lui qui fut le moteur de la victoire électorale de Hitler, on peut même dire que c'est lui qui amena Hitler au pouvoir car, en lui cédant sa propre place, il lui permit de devenir chancelier du IIpme Reich, avant qu'il ne devienne, l'année suivante, "le Fùhrer" responsable en chef (mais pas seul responsable) de la mort de millions de personnes. Immédiatement l'Eglise reconnu et accepta le nouveau régime de Hitler ! Normal, les chrétiens et catholiques avaient amené Hitler jusqu'à sa position de chancelier.

Ce sont les catholiques chrétiens qui vont, avec leurs votes, donner au cabinet d'Hitler une majorité absolue afin que ce cabinet ait une autorité executive et législative sans avoir besoin du parlement allemand. Et tout ceci va mener, dès 1933, à un concordat entre le nazisme et le Vatican, ce qui apportera à Hitler, comme sur un plateau, une légitimité extraordinaire. Pour ce faire, le Vatican s'est tout simplement basé sur un Concordat préalablement signé en 1929 avec le père du fascisme, un certain raciste notoirement connu et nommé... Mussolini !

Gilles-Michel DEHARBE a dit…

En contrepartie de ce Concordat avec le nazisme l'Eglise fut largement récompensée, elle reçut beaucoup en retour : d'énormes revenus de taxes, la protection de privilèges, que la prière et les cours de catéchisme soient obligatoires dans toutes les écoles d'Allemagne... et autres pays sous sa botte, l'interdiction à quiconque de critiquer l'Eglise, etc.

Tout ceci fut célébré en grande pompe dans la cathédrale de Berlin durant une messe où nazis catholiques chrétiens et haut clergé du Vatican se tenaient côte à côte et main dans la main ! La collaboration avec le nazisme était absolument "sans bavure". Beaucoup de chrétiens contemporains essayent de défendre tout ce qui s'est passé à cette sombre époque, en disant que les chrétiens d'alors n'avaient pas le choix, c'est faux : ils avaient le choix et ils ont fait leur choix !

noospheryx a dit…

beaucoup de contrevérités dans ce pseudo dialogue entre M. Deharbe et M. Deharbe!
Les catholiques étaient minoritaires dans l'Allemagne nazie, et ils ont voté pour le parti Zentrum et non pour le parti nazi comme le faisaient les protestants qui ont accompagné la montée en puissance d'Hitler.

Gilles-Michel DEHARBE a dit…

Vous avez raison, mais ...

... le parti Zentrum rassemble divers groupes catholiques inquiets de la prépondérance de la Prusse protestante au sein de l’Empire allemand.

Les catholiques sont 15 millions et représentent un tiers de la population de l’Empire.

Après la défaite puis l’effondrement de l’Empire, le Zentrum se rallie à la République de Weimar. Principale force de droite, il bénéficie de l’adhésion de nombreux conservateurs et dirige l’Allemagne durant les années vingt, le plus souvent en coalition avec les sociaux-démocrates. Mais la crise économique de 1929, qui éloigne nombre d’Allemands du régime républicain, marque le déclin du Zentrum au profit des partis nationalistes et extrémistes, notamment le Parti national-socialiste allemand des travailleurs (NSDAP). Dans l’espoir de le contrôler, les dirigeants du Zentrum, à l’instigation de Franz von Papen, apportent leur soutien à Hitler en 1933. Mais malgré ce soutien, le Zentrum est dissous par ce dernier en même temps que les autres partis politiques en juillet 1933.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Union chrétienne démocrate (CDU) apparaît comme le successeur du Zentrum, même si la CDU accueille en son sein aussi bien des catholiques que des protestants.

Yann Roulet a dit…

Moi qui suis issus du milieu dit "évangélique", je dois souligner également, que ce milieu, en allemagne, a suivit la mm ligne nazie.
Ils furent virulentf.
Ce n'est que des années après la guerre, qu'enfin, la repentance fut de taille. Et de ce niveau, ils s'allièrent de coeur au mouvement évangélique mondial, ayant un coeur pour les juifs et IsraEL.
Quelle grâce que ce retour aux sources.
Malheureusement aujourd'hui, mm ds ce milieu, il faille à nouveau tenir ferme, car l'antisémitisme et l'anti sionnisme revient en force. Malgré les bases bibliques.