mardi 2 juin 2020

Histoire d’un Allemand, de Sebastian Haffner (blog 'Un Idiot Attentif')


Repris du blog Un Idiot Attentif:
[…] Le livre dont il s’agit est Histoire d’un Allemand, de Sebastian Haffner(1). A mesure que je progresse dans sa lecture, je suis stupéfait par la lucidité et l’intelligence de son analyse. Il y évoque, à partir de sa propre expérience et d’une attention fine aux événements ordinaires de la vie, le lent processus de décomposition politique, culturelle et sociale qui a abouti à la prise du pouvoir par les nazis. L’auteur, Raimund Pretzel (Haffner est un pseudonyme, sans doute inspiré par le nom d’une symphonie de Mozart) est né en 1907. Cet ouvrage, écrit en 1939, un an après que Pretzel ait quitté l’Allemagne pour l’Angleterre, lui avait été commandé par un éditeur allemand exilé. Le déclenchement de la guerre en empêcha la publication et ce n’est qu’à sa mort, en 1999, longtemps après qu’il soit revenu en Allemagne, que son manuscrit fut retrouvé dans ses archives par son fils, et publié. […]

Lorsqu’il en vient à évoquer les événements de 1933, Haffner, toujours attentif aux «signaux faibles», redouble de clairvoyance. Dans une digression sur l’histoire, il écrit: «… on est tenté de croire que l’histoire se joue entre quelques douzaines de personnes qui ‘’gouvernent les destins des peuples’’, et dont les décisions et les actes produisent ce que l’on appelle par la suite ‘’l’Histoire’’ (…) Un fait indubitable, même s’il semble paradoxal, c’est que les événements et les décisions historiques qui comptent vraiment se jouent entre nous, entres les anonymes, dans le cœur de chaque individu placé là par le hasard, et qu’en regard de toutes ces décisions simultanées, qui échappent même souvent à ceux qui les prennent, les dictateurs, les ministres et les généraux les plus puissants sont totalement désarmés.» De quoi faire réfléchir à notre responsabilité individuelle face aux événements sociaux et politiques. Appliquant son raisonnement à la guerre de 14-18, il ajoute: «Pourquoi les Allemands ont-ils perdu la guerre en 1918, tandis que les Alliés la gagnaient ? Un progrès dans la stratégie de Foch et de Haig, un relâchement dans celle de Ludendorff ? Nullement, mais dans le fait que ‘’le soldat allemand’’, celui qui composait la majorité d’une masse anonyme de dix millions d’hommes, a cessé soudain d’être disposé, comme il l’était jusqu’alors, à risquer sa vie à chaque attaque et à tenir ses positions jusqu’au dernier homme. Où s'est joué ce changement décisif ? Nullement dans des rassemblement massifs de soldats mutinés, mais, de façon incontrôlée et incontrôlable, dans le cœur de chaque soldat allemand».

vendredi 29 mai 2020

En souvenir de Richard Zrehen (Johan Huinzinga s'oppose au Nazi Johannes von Leers, 1933)


Richard Zrehen (né un 29 mai et mort en 2011), texte de 2007 repris de son blog:
[…] Johan Huinzinga (1872-1945), le célèbre historien d’art, l’un des fondateurs de l’Histoire culturelle, l’auteur de Homo Ludens, alors recteur de l’université de Leyde a décidé, en avril 1933, d’annuler l’invitation faite (par son université) à Johannes von Leers (1902-1965) d’assister à une conférence internationale: il venait d’apprendre que von Leers, universitaire nazi, avait écrit un pamphlet antisémite, Juden Sehen Dich An (Les Juifs vous surveillent) dans lequel le «crime rituel juif» («assassinat d’enfants chrétiens par les Juifs pour ‘récupérer’ son sang, nécessaire à la confection du pain azyme pour la Pâque») était présenté comme un fait avéré.

Huinzinga a tenu bon, a résisté à toutes les pressions, a eu des problèmes avec les éditeurs suisses et allemands qui publiaient ses livres et, ultimement, est mort en captivité aux mains des Nazis, mais van Leers n’aura pas été l’hôte de son université.
Pour l’anecdote, van Leers, un protégé de Goebbels qui appréciait ses talents de propagandiste, chaud partisan de la «solution finale», allait, après quelques années passées dans l’Argentine de Peron, se convertir à l’Islam dans les années 1950 et entrer au service du président égyptien G. A. Nasser – rejoignant ainsi nombre de ses camarades d’un combat qui, pour eux, n’avait pas cessé avec la défaite de l’Allemagne nazie. En 1953, il parlera avec émotion de «l’émouvant accueil plein d’humanité que des centaines de ‘réfugiés allemands’, des milliers peut-être, ont reçu des musulmans du Moyen-Orient après la guerre» (Wiener Library Bulletin, XI, 1-2, 1957). 
Mais dès 1934, van Leers vantait la grande tolérance de l’Islam dans Der Kardinal und die Germanen (“Le Cardinal et les Allemands”). En, 1936, dans Blut und Rasse in der Gesetzgebung (“Sang et Race dans la Législation”) il exprimait son admiration pour «l’Islam impérieux et guerrier de peuples qui ont une claire composante raciale nordique». De 1938 à 1942, il s’est beaucoup intéressé aux relations (mauvaises) entre le Prophète et les Juifs à Médine. Et, en 1957, il expliquera ainsi le choix de son «nom de baptême» au nazi américain H. Keith Thompson: «J’ai embrassé l’Islam et pris pour nom Omar Amin, Omar, pour le Calife Omar (Omar Ibn Al Khattab, 2e calife de l’Islam, mort en 644) implacable ennemi des Juifs, Amin, en l’honneur de mon ami Hadj Amin el Husseini, le Grand Mufti (de Jérusalem, célèbre pour son « Izbah Al-Yahud ! » («Egorgez les Juifs!») ayant provoqué les massacres de Hebron et Safed en 1929, «invité spécial de Hitler» à Berlin de 1941 à 1945, organisateur de l’assassinat du roi Abdallah de Jordanie en 1951, oncle de Mohammed Abdel-Raouf Arafat As Qudwa al-Hussaeini, aka Yasser Arafat, entre autres)». 
A la veille de sa mort, van Leers s’était fait l’avocat d’une expansion de l’Islam en Europe dont la jonction avec l’Islam du Maghreb et celui de certaines républiques d’URSS (!) devait, à terme, constituer un bloc uni et puissant, pouvant traiter d’égal à égal avec l’Ouest et l’Est.
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Leiden University : Then and now…
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jeudi 28 mai 2020

Albert Memmi, cent ans de liberté (1920-2020)

Albert Memmi par Claude Truong-Ngoc
Maya Nahum @ Causeur:
Albert Memmi s’est éteint paisiblement vendredi dernier. Il avait 99 ans. Sociologue, romancier, essayiste, poète et professeur à l’École Pratique des Hautes Études, il laisse une œuvre essentielle. 
[…] Après l’Indépendance de 1956 et surtout après la guerre de Bizerte en 1961, les Tunisiens ont «liquidé avec intelligence et souplesse les communautés juives». Pas de brutalités ouvertes, comme d’autres pays arabes, mais étranglement économique pour les juifs, patentes commerciales non renouvelées, fonctionnaires non engagés, poste de médecins non reconduits a l’hôpital etc. «Bourguiba n’a probablement, dit Memmi, jamais été hostile aux juifs mais sa police était toujours en retard quand les magasins des juifs étaient pillés»…

Dans Portrait d’un Juif Memmi soulignera le caractère paradoxal de l’existence juive en Afrique du Nord et élargira même sa pensée: selon lui, il n’existe pas dans les sociétés chrétiennes ou arabes de position neutre vis-à-vis de la judéité, ni chez les juifs ni chez les non juifs. Ce terme de judéité, c’est lui qui le crée. […]

Memmi est l’homme de la démythification. Non, les relations entre juifs et arabes n’étaient pas idylliques et non ce n’est pas la création de l’État d’Israël qui a gâché cette soit disant idylle. Nous y voilà. 45 ans après le Portrait du Colonisé, Memmi publie le Portrait du Décolonisé. Il rappelle que si la colonisation a produit une pensée essentialiste, ça s’est passé des deux cotés, devenant une véritable assignation identitaire, à laquelle les décolonisés devraient réfléchir. Depuis qu’ils sont libres, leur sort s’est dégradé. La corruption et le potentat ont entraîné une terrible misère.

Pour lui, le malheur des Arabes ne vient pas de l’existence d’Israël et le conflit israélo palestinien est surestimé et nourri de deux mythes: le premier, celui de la nation arabe unie et le deuxième qu’Israël est le cancer qui empêche cette union. Memmi dénonce aussi les intellectuels arabes, coupables selon lui de ne pas oser toucher aux textes, au Coran, comme de laisser le savoir et la pensée arabes figés dans un passé, riche, mais datant d’Averroès. Il serait temps pour eux de faire bouger les lignes et de se libérer, pour ce faire, du religieux.

Pendant le Printemps arabe il fut un des rares à ne pas s’enthousiasmer sans réserve, loin s’en faut.
Lire l'intégralité de l'article @ Causeur

Lire également:
Albert Memmi: "C'est cette liberté qui a permis l'émergence d'une pléiade de grands philosophes juifs contemporains, et pourtant les juifs n'avaient ni Etat ni pouvoir politique tandis que les Arabes disposaient des deux."

lundi 25 mai 2020

Jean-Claude Milner: "La source des mythes antisémites ne tarira jamais"


Jean-Claude Milner, linguiste, @ La Règle du Jeu:
Alexis Lacroix: Dans l’immédiat, et pour terminer, comment expliquer que ces semaines de confinement se soient accompagnées, en France notamment, d’un retour des théories du complot antisémite et d’un mythe médiéval qu’on pensait définitivement effacé : celui des Juifs empoisonneurs?

Jean-Claude Milner: Regardons les choses franchement: à chaque fois qu’il se passe quelque chose, un événement dramatique d’ampleur nationale ou internationale, les mythes antisémites reparaissent. Je vous rappelle ce qui s’est passé lors du 11 Septembre. C’est quelque chose qui, à mon avis, reparaîtra toujours. Sur ce point, je quitte le champ des hypothèses et risque une prédiction: la source des mythes antisémites ne tarira jamais. Au fur et à mesure que s’étendra le marché mondial, l’humanité aura besoin de ce type de mythe pour continuer à contempler l’autoportrait que ses actes lui peignent. C’est en quelque sorte le masque qu’elle a besoin de brandir pour s’imaginer différente de ce qu’elle voit d’elle-même, et ce masque-là ne sera jamais appelé à manquer.
Extrait d'une conversation avec Alexis Lacroix. Lire l'intégralité de l'article.

dimanche 24 mai 2020

Le Jordanien qui doit livrer des millions de masques à la Belgique est-il lié à une banque “terroriste”?


Sarah Cattan @ Tribune Juive:
La Belgique commande ses masques via le Luxembourg. Pourquoi non, me direz-vous. Et pourquoi diable s’intéresse-t-elle aux masques belges? 
Parce que la chose n’est pas sans intérêt. Elle s’éventa d’abord, lorsqu’on apprit sur RTL Belgique que les masques et les filtres commandés n’étaient pas compatibles. Certes: ça n’était pas à nous, français, de nous moquer. Mais vous savez comment c’est: vous jetez un oeil distrait, et puis vous y revenez, parce qu’un député belge, ici Michaël Freilich, se pique d’analyser la commande de la Défense belge, laquelle est en charge l’opération.
Elles sont au nombre de 2, les sociétés qui ont décroché le pactole. Pardon: le contrat.  
L’une pour trois millions de masques. L’autre, Avrox SA, basée à Beggen, au Luxembourg, doit fournir à la Belgique 15 millions d’unités. Certains s’étaient interrogés sur ce choix: Avrox, spécialisée dans la location de voitures et autres “transports de voyageurs”, n’est pas répertoriée comme faisant partie de l’industrie du textile ou de la production de masque, et ce choix fait grincer des dents au sein de la fédération belge de la mode.  
A y regarder de plus près, on voit qu’une dizaine d’autres entreprises différentes seraient enregistrées à cette même adresse postale qui ressemble plus à une maison qu’à une usine à masques.  
Notre Député, sorte de Sherlok Holmes, relève que la société Avrox SA a été créée il y a trois ans par un millionnaire jordanien domicilié à Malte et deux Français.  […] 
Il s’appelle Hamza Talhouni. Il est l’homme d’affaires jordanien qui a remporté ce marché juteux (pas moins de 40 millions d’euros) avec le gouvernement belge: le contrat fut signé par le Ministre de la Défense et des Affaires étrangères belge. Via la société boite aux lettres luxembourgeoise Avrox. Installée au Grand-Duché depuis 2017. Fondée par Mohamed Yasin Al-Talhouni, un Jordanien vivant à Malte. 
Avrox? Voilà un nom qui nous rappelle quelque chose: le quotidien belge Het Laatste Nieuws nous rappelle qu’Avrox est impliqué dans la Cairo Amman Bank, une banque placée sur une liste noire en Israël, qui considère ces banques comme des financiers du terrorisme. Cette banque détient en effet des centaines de comptes d’anciens détenus palestiniens condamnés pour des attaques terroristes et c’est sur ces comptes qu’arrivait l’argent perçu en récompense de leurs hauts faits. Hamza Talhouni? Il est l’un des principaux actionnaires de ladite banque, quant à son frère, il siège … au conseil d’administration.
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jeudi 21 mai 2020

Agression d'un activiste juif à Amsterdam (vidéo)



Via Watch Antisemitism in Europe and CIDI:

Des images choquantes: l'activiste juif Michael Jacobs a été agressé sur la place du Dam à Amsterdam samedi après-midi. Il s'agit du énième incident de ce genre. Quand la ville d'Amsterdam mettra-t-elle enfin un terme aux manifestations pro-palestiniennes sur la place du Dam qui attirent des antisémites et des individues violents? (Commentaire de la CIDI)

Images de Michael Jacobs


Voir également Joods.nl (en néerlandais)

mercredi 20 mai 2020

C'est une erreur d'évoquer un "virus" pour expliquer l'antisémitisme


C'est une erreur de parler d'un virus pour expliquer l'antisémitisme.  S'il faut avoir recours à une métaphore pour comprendre l'antisémitisme, ce n'est pas celle d'un virus mais celle d'un réservoir: d'un profond réservoir de stéréotypes et de récits qui se reconstitue au fil du temps et dans lequel les gens peuvent puiser facilement.  Par ailleurs on met l'accent sur l'antisémitisme de gauche alors qu'une l'étude fait ressortir que les électeurs conservateurs sont plus susceptibles d'approuver une proposition antisémite que les électeurs socialistes. Ces chiffres sont alarmants: additionnés, ils représentent environ 30% de la population de Grande-Bretagne. On peut supposer que ce constat s'applique aux autres pays européens.

Via Unherd - Matthew Sweet:
Anti-Semitism runs deep in Britain.  There is a strong native tradition in this country and it cuts across party lines.

[…] The journal Political Quarterly has just published the first academic study of Labour’s anti-Semitism crisis. Its authors are the sociologists Ben Gidley and Brendan McGeever, and the historian David Feldman — all attached to the Pears Institute for the study of Antisemitism at Birkbeck University of London.

Their purpose is not juridical. They are not, like the Equalities and Human Rights Commission, investigating whether unlawful acts have been committed by the party or its employees or agents. Instead, they have crunched data on the views of Labour and Conservative supporters, and examined the language with which the arguments of the crisis were advanced, by those who believe Jeremy Corbyn to be a conscious, unconscious or perhaps semi-conscious anti-Semite, to those who regard the whole business as a smear campaign calculated to damage his electoral prospects.

Their conclusions will comfort few. Conservative voters, the data suggests, are more likely to assent to an anti-Semitic proposition than their Labour equivalents. These numbers are alarmingly large: added together, they work out as about 30% of the population. 
So why has Tory anti-Semitism failed to become a source of controversy? Because, Gidley and his co-authors argue, a tradition of Left-wing thinking about capitalism — the view that it is a system rigged by a powerful elite — raises questions to which anti-Semitism provides simple answers. […]

The most emphatic point made by Gidley, McGeever and Feldman is a conceptual one. They suggest that most of the participants in the crisis — from Jeremy Corbyn to Rabbi Ephraim Mirvis — are guilty of the same intellectual error. They have chosen to characterise anti-Jewish racism as a poison, a virus, a disease — a foreign pollutant that has breached the defences of a 120-year-old British institution. “Figures on all sides,” the article concludes, “conceive antisemitism as an exogenous force which contaminates and spoils the political body it inhabits.”

Rather as the 1999 McPherson Report on the murder of Stephen Lawrence rejected the “bad apple” theory in favour of the less localised and dismissable concept of institutional racism, Gidley and his co-authors want us to reject the reassuringly alien idea of the virus. “If we should use a metaphor to comprehend anti-Semitism,” they argue, “it is not virus but reservoir: a deep reservoir of stereotypes and narratives, one which is replenished over time and from which people can draw with ease.”
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