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samedi 4 avril 2020

Elias Canetti: Les gens ne veulent plus entendre parler des souffrances de juifs


Elias Canetti, prix Nobel de littérature 1981:
"Les souffrances des juifs étaient devenues une institution, mais elle est périmée.  Les gens ne veulent plus en entendre parler.  C'est avec étonnement qu'ils ont pris connaissance du fait qu'on pouvait exterminer les juifs; et maintenant, sans peut-être s'en rendre compte eux-mêmes, ils ont une nouvelle raison de mépriser les juifs.  Dans cette guerre-ci, en effet, on a fait usage des gaz, mais seulement contre les juifs, et ils ne purent rien. Même l'argent, qui jusque-là leur donnait une puissance, fut impuissant contre cela.  Ils ont été dégradés, d'abord en esclaves, puis en bétail et finalement en vermine.  La dégradation en elle-même aura été une réussite; chez les autres qui en ont eu connaissance, les traces seront plus difficiles à effacer que chez les juifs eux-mêmes.

Tout acte de la force, toute action du pouvoir est à double tranchant; chaque avilissement excite l'outrecuidance des orgueilleux et en contamine d'autres, pour qui l'orgueil dominateur ne manque pas de séduction.   
La très ancienne histoire des rapports entre les juifs et les autres peuples a radicalement changé: on ne les déteste pas moins, mais on a cessé des les craindre.  C'est pourquoi les juifs ne sauraient commettre une faute plus grande que de poursuivre ces lamentations dans lesquelles ils étaient passés maîtres, et qu'il ont plus que jamais l'occasion maintenant de reprendre et de continuer."
Écrits autobiographiques: Le Territoire de l'homme (1942-1972), p. 1057.

lundi 27 janvier 2020

Shoah "Mesdames, Messieurs, au gaz, s'il vous plaît" - Tadeusz Borowski


Tadeusz Borowski, né le 12 novembre 1922 à Jytomyr en Ukraine et mort le 3 juillet 1951 (à 28 ans) à Varsovie, est un écrivain et journaliste polonais, survivant des camps de concentration d’Auschwitz et de Dachau.

"Mesdames, Messieurs, au gaz, s'il vous plaît", Le Monde de Pierre (écrit en 1946 à 24 ans).
"Dispersés dans les coins, parmi les excréments et les montres perdues, il y a des bébés étouffés, piétinés, des petits monstres nus aux têtes énormes et aux ventres gonflés. On les attrape comme des poulets, plusieurs à la fois."
"On traîne un vieillard en frac, avec un brassard. Le vieillard heurte le gravier, les cailloux, de la tête; il gémit et répète sans relâche, comme une litanie: "Ich will mit dem Herrn Kommandanten sprechen, je veux parler avec le commandant." Il répète cette phrase tout au long du chemin, avec un entêtement sénile. Lancé sur un camion, piétiné, étouffé, il geint encore: "Ich will mit dem…" 
- Calme-toi, bonhomme, ah mais! lui crie un jeune SS qui part d'un rire sonore. Dans une demi-heure tu causeras avec le commandant suprême! Et n'oublie pas de lui dire "Heil Hitler!"

D'autres portent une fillette qui a perdu une jambe. Ils la tiennent par les bras et par la jambe qui lui reste. Des larmes lui coulent sur le visage, elle murmure plaintivement: "Messieurs, ça fait mal, ça fait mal..." Ils la jettent sur le camion, parmi les cadavres. Elle brûlera vive avec eux."
"Et il fit siffler sa cravache sur nos dos. J'attrapai un cadavre: une main s'enroula convulsivement autour de la mienne. Je me dégageai en poussant un cri et m'enfuis. Je fus pris tout à coup de nausées. Je vomis, accroupi sous le wagon. Titubant, je me glissai près des rails."

Shoah - Vassily Grossman


Texte de Vassily Grossman repris du blog de l'historien et théoricien militaire israélien Martin van Creveld et traduit de l'anglais très imparfaitement à l'aide de Google (ce dont nous nous excusons).

Vassily Grossman (1905-1964):
Furent tués des vieux artisans et des artisans expérimentés: des tailleurs, des chapeliers, des cordonniers, des ferblantiers, des bijoutiers, des peintres, des fourreurs et des relieurs;

furent tués des travailleurs, des transporteurs, des mécaniciens, des électriciens, des menuisiers, des tailleurs de pierre et des plombiers;

furent tués des conducteurs de wagons, des conducteurs de tracteurs, des chauffeurs de camion et des ébénistes;

furent tués des porteurs d'eau, des meuniers, des boulangers et des cuisiniers;

furent tués des docteurs: des médecins, des dentistes, des chirurgiens et des gynécologues;

furent tués des scientifiques: des bactériologistes, des biochimistes et des directeurs de cliniques universitaires;

furent tués des professeurs d'histoire, d'algèbre et de trigonométrie;

furent tués des professeurs, des professeurs adjoints, des étudiants et des doctorants;

furent tués des ingénieurs civils, des architectes et des concepteurs de machines;

furent tués des employés de bureau, des comptables, des vendeurs, des agents, des secrétaires et des gardiens de nuit;

furent tués des professeurs d'école primaire et des couturières;

furent tuées des grands-mères qui savaient tricoter des chaussettes, confectionner des biscuits délicieux, cuisiner de la soupe au poulet et des strudels aux pommes et aux noix, ainsi que des grands-mères qui ne savaient rien faire de tout cela, mais qui ne pouvaient qu'aimer leurs enfants et les enfants de leurs enfants;

furent tuées des femmes fidèles à leur mari ainsi que des femmes aux mœurs légères;

furent tués de belles filles, des étudiantes appliquées et des écolières qui aimaient rire;

furent tués des laids et des sots;

furent tués des bossus, furent tués des chanteurs, furent tués des aveugles, furent tués des sourds, furent tués des violonistes et des pianistes, furent tués des petits enfants de deux et trois ans;

furent tués des hommes de quatre-vingt ans dont les yeux étaient voilés par la cataracte, dont les vieux doigts étaient transparents et dont la voix était douce comme du papier qu'on froisse;

furent tués des bébés qui pleuraient en tétant le sein de leur mère jusqu'au tout dernier moment.

Lire le post @ le blog de Martin van Creveld

jeudi 25 avril 2019

Herschel Grynszpan et l'Holocauste


Rick Richman @ Mosaic Magazine:
A new book gives reason to reflect on the little-known story of the Jewish teenager who assassinated a German diplomat in 1938, an act that served as the pretext for Kristallnacht.

In the morning of November 7, 1938, a seventeen-year old named Herschel Grynszpan entered the German embassy in Paris. Hidden within his three-piece suit was a gun he had purchased earlier that day; in his pocket was a postcard on which he had written an abbreviated Hebrew phrase invoking God’s help and a message in German for his family:
My dear parents,
I could not do anything else, may God forgive me, my heart bleeds when I hear of the tragedy that befell you and 12,000 other Jews. I need to protest so that the entire world hears it, and this I will do. Forgive me.
At the embassy, Grynszpan asked to see an official, saying he had a document to submit that was too important to be left with a clerk. He was ushered into the office of a junior-level diplomat, twenty-nine-year-old Ernest vom Rath, who asked to inspect it. Drawing his gun, Grynszpan told him, “You’re a filthy Kraut, and in the name of 12,000 persecuted Jews, here is the document.” He fired five shots at vom Rath, who died two days later.  […] 
In evaluating the morality of Herschel Grynszpan’s act, we should perhaps consider it not as an abstract issue but rather within the specific context of 1938. 
In March of that year, German troops entered Austria to carry out the annexation of that country to the Reich. Jews in Austria were immediately attacked and publicly humiliated, their property and businesses seized, and harsh anti-Semitic legislation was enacted against them. In July, America convened a 32-nation conference in Evian, France, to address the crisis of Jewish refugees. The conference led to no serious action whatsoever, even by the United States. At the end of September, Britain and France signed the Munich agreement, agreeing to Hitler’s dismemberment of Czechoslovakia. In the following month, more than 12,000 Jews were summarily stripped of their homes, property, and businesses and expelled from Germany with no place of refuge. 
A week later, Herschel Grynszpan walked into the German embassy in Paris with a gun, trying to make the Jewish voice heard. From a moral standpoint, which was more problematical: Herschel’s action or the world’s inaction?

Even with four books on Grynszpan, we are still left with the questions raised by Ron Roizen in 1986: was Herschel Grynszpan a heroic martyr or a misguided pariah? Was the assassination of vom Rath a moral act or an immoral act? Was it productive, or counter-productive? And how are we to decide? 
The four books on Grynszpan demonstrate that there is no single or simple answer. But they also demonstrate that Herschel Grynszpan deserves to be remembered and memorialized. At age seventeen, as the worst disaster in Jewish history unfolded, he fought back, refusing to be treated like a dog or to react like an ostrich.
Lire l'article complet

vendredi 19 avril 2019

Anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie, "le plus grand affrontement ayant opposé Juifs et Allemands" (André Kaspi)


"Dans le ghetto de Varsovie, quelques survivants opposent à l'occupant une résistance désespérée, donnant lieu au plus grand affrontement ayant opposé Juifs et Allemands."

Des enfants en train de mendier dans le ghetto de Varsovie

André Kaspi, historien:
"[Les résistants] construisent des casemates et se procurent armes et munitions, notamment auprès de l'Armée de l'intérieur.  En janvier 1943, il y a un premier heurt avec les Allemands à la suite d'une nouvelle vague de déportations.  Himmler ordonne alors la dissolution totale du ghetto.  Le 19 avril 1943, le ghetto, qui comptait encore 70.000 personnes, est encerclé.  Les Waffen SS y pénètrent et se heurtent à la contre-offensive immédiate des résistants. En mai, le ghetto est la proie des flammes.  La résistance est écrasée.  Plusieurs milliers de morts gisent sous les décombres.  Parmi ceux qui sont arrêtés, 7.000 sont abattus et 22.000 acheminés vers les camps d'extermination de Lublin et de Treblinka.  Les pertes allemandes s'élèvent à 16 morts et 85 blessés.

Des détenus aidés par des terrassiers polonais travailleront pendant plus d'un an à déblayer les 180 hectares d'immeubles éventrés et à démolir le mur.

5.000 à 6.000 Juifs ont réussi à s'évader du ghetto avant et pendant le soulèvement."
André Kaspi, La Deuxième guerre mondiale, chronologie commentée, Editions Complexe, 1995, p.p. 349-350

lundi 28 janvier 2019

La Journée internationale de commémoration de l'Holocauste est une farce.


Groupe Facebook Ces goys et ces juifs qui défendent Israël:
Quand les Irlandais, les Allemands, les Hollandais, les Britanniques, les Français, les Scandinaves, les Hollandais et les Américains de gauche peuvent envisager de boycotter ou de marquer les produits israéliens sur la base de l'application sélective des normes internationales, appliquées uniquement à l'État juif, ils n'ont alors tiré aucun enseignement de l'Holocauste. 
Les Européens, qui pendant des générations ont calomnié les Juifs et nous ont persécutés, font toujours la même chose, seulement maintenant, en se cachant derrière leurs procurations arabes. Les pogroms d'aujourd'hui ne sont pas des scène de masses incitées à brandir des fourches et des torches, mais le domaine d'universitaires instruits, de politiciens cyniques et de militants sociaux, agitant un sens déplacé de la justice et armés d'une justification morale bidon. 
Les dirigeants de l'UE reçoivent le chef de l'OLP et l'exaltent sans jamais condamner sa rhétorique antisémite. L'argent qu'ils envoient à l'AP sert à diaboliser les Juifs, à encourager la haine et à financer les responsables du meurtre des Juifs.

Les politiciens libéraux américains ignorent la vile rhétorique de haine des Juifs des figures progressistes les plus en vue et, ce faisant, l'approuvent. 
Leur participation aux commémorations de l'Holocauste est une pure hypocrisie de leur part à tous. 
Les commémorations sont agréables, mais seul l'État d'Israël assurera la sécurité de nos enfants. Nos enfants ne sont plus sans défense. Il n'est plus " étiqueté " et ne dépend plus de la miséricorde des Européens sans âme et des progressistes moralisateurs des États-Unis. 
Un Etat d'Israël fort, indépendant et tourné vers la victoire est le seul moyen de garantir que "Never Again" n'est pas seulement un hashtag vide utilisé par des hypocrites prétentieux. 
Daniel Seaman

dimanche 27 janvier 2019

Thomas Mann (1942): on en est arrivé à la décision "d'exterminer complètement la population juive d'Europe"

27 janvier: il y a 74 ans le camp d’Auschwitz-Birkenau était libéré

Autoportrait de Baruch Leão Lopes de Laguna,
peintre juif néerlandais d'origine
portugaise exterminé à Auschwitz à 79 ans.
Jean-Michel Rey:
Dans une allocution à la B.B.C. en septembre 1942, Thomas Mann évoque le ghetto de Varsovie et la situation des Juifs polonais.  Il parle aussi de ce qui s'est produit peu avant, en juillet, au Vél d'Hiv à Paris.  Il continue de s'interroger sur la pratique des dirigeants allemands en citant notamment les propose de Goebbels.  Il n'hésite pas à énoncer directement ce qu'il sait être en cours, ce qu'il suppose avoir déjà commencé, ce qu'il imagine devoir arriver.  Ceci notamment énoncé sans aucun détour:
À l'heure actuelle, on en est arrivé à l'anéantissement, à la décision empreinte de démence, d'exterminer complètement la population juive d'Europe.
Comme à l'adresse de tous ceux qui, dans les années d'après-guerre, en Allemagne ou ailleurs, prétendront qu'on ne savait à peu près rien à cette date de ce qui se passait sur le sol allemand, qu'il était impossible de connaître ce qui avait lieu.
Jean-Michel Rey, Le Suicide de l'Allemagne, Sur le Moïse de Thomas Mann, Desclée de Brouwer, 2018, p.p. 196-197.

Fernand Ochsé, dessinateur, compositeur et décorateur
français, exterminé à Auschwitz à 65 ans.


vendredi 9 novembre 2018

Hitler divisa "le monde entre ceux qui tuent et ceux qui sont tués ou destinés à être tués"


Ghetto de Varsovie

Imre Kertész (1929-2016), écrivain hongrois, survivant des camps de concentration et lauréat du prix Nobel de littérature en 2002:
"Un ancien détenu de Buchenwald est venu aux commémorations dans sa tenue de prisonnier.  Il n'y a rien à dire de plus.  Près d'un demi-siècle est passé et on n'a toujours pas compris qu'un dénommé Adolf Hitler a régné sur l'Europe pendant douze ans, divisant le monde entre ceux qui tuent et ceux qui sont tués ou destinés à être tués.  Et que le monde ainsi divisé fonctionnait."
L'Ultime Auberge, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Actes Sud, 2015, p. 238.


Lire également:

Imre Kertész: Des enfants "vont à l’école avec leurs cartables sur le dos pour se rencontrer à nouveau comme bourreaux et victimes dans les antichambres des fours crématoires" 

Imre Kertész: "j'assiste pour la première fois dans toute sa splendeur à la désignation d'un bouc émissaire"

Imre Kertész fustige les Juifs européens qui dénigrent Israël 

mardi 23 octobre 2018

Arthur Miller: "get aboard a ship to Palestine and leave the graveyard of Europe forever"


Arthur Miller
Arthur Miller (1915-2005), dramaturge américain, auteur notamment de "La Mort d'un Commis voyageur" et "Les sorcières de Harlem",  a visité l'Italie après la guerre.  Dans son autobiographie "Timebends" (1987), Miller relate des fait tragiques dont on parle si peu.  Il a rencontré des Juifs qui veulent quitter pour toujours le "cimetière" qu'est devenue Europe alors que les autorités font tout pour empêcher leur départ en Palestine.  La scène se passe à Mola di Bari et le grand écrivain qu'est Arthur Miller saisit parfaitement l'immense tragédie de ces Juifs:
"The town mayor confided that the "ebrei," Jews out of the German death camps, had been given shelter in the line of grand seafront palazzos that had been built by prominent Fascisti who had fled or were now in prison. Vinny found the way, which was difficult because the British were pressuring the Italian government not to allow concentration camp Jews into the country or, once in, to prevent them from taking ship to Palestine, and no one wanted to mention their presence to strangers. All Mola di Bari and Bari conspired to keep the secret. Finally at evening we found them, hundreds of people camped in perhaps twenty large houses facing the Adriatic, many nearly piled one on top of the other in corridors.

When we walked in I felt an icy hostility such as I had never known, a sense of my nonexistence, of my being transparent.

The women turned away from us to look after children, men and boys passed us by like draughts of air. But I knew that to make a wrong move that could be interpreted as aggression would mean being torn to pieces. I approached two young men, unshaven but clean, who watched me with looks of undisguised threat. I tried English, Vinny did some Italian, and finally I attempted some pidgin Yiddish-German, simply to wish them well and to identify myself as a Jew. They were not interested in my problem and could see no help in me for their own, which was simply to get aboard a ship to Palestine and leave the graveyard of Europe forever. Their mistrust was like acid in my face; I was talking to burnt wood, charred iron, bone with eyes. In coming years I would wonder why it never occurred to me to throw in my lot with them when they were the product of precisely the catastrophe I had in various ways given my writing life to try to prevent. To this day, thinking of them there on their dark porches silently scanning the sea for their ship, unwanted by any of the civilized powers, their very presence here illegal and menaced by British diplomatic intervention, I feel myself disembodied, detached, ashamed of my stupidity, my failure to recognize myself in them."
Lire également:
Ezra Pound appelle à l'extermination des Juifs pendant la guerre à la radio italienne (Arthur Miller)


mercredi 21 mars 2018

Humour: "Pendant la première guerre mondiale, un Juif perd son chemin le long de la frontière..."


Traduction par Richard Zrehen (1949-2011), éditeur (Belles Lettres), traducteur et blogueur:
"Pendant la première guerre mondiale, un Juif perd son chemin le long de la frontière. Il est tout-à-coup arrêté par un garde-frontière…: ‘‘Halte, ou je tire !’’ Le Juif cligne des yeux aveuglé par la lumière de la lampe torche et dit: ‘‘Qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes fou? Zest nit az do geyt a mentsh? Vous ne voyez pas que c’est un homme?’’ 
Hilarante en yiddish, cette blague fonctionne difficilement en anglais, qui peine à imaginer que quelqu’un soit à ce point dans les nuages qu'il ne conçoive pas qu’un homme puisse être tué juste pour avoir mis le pied du mauvais côté de la frontière… La blague risque de tomber à plat parce que nous savons maintenant ce qui est arrivé à ceux qui ont inventé ces blagues. Ils ont été massacrés par millions. Ce que nous appelons ‘‘Holocauste’’ [désignation très erronée comme on sait, en usage probablement non innocent dans la sphère anglophone, puisqu’un holocauste est volontaire…] a précisément visé les populations qui ont créé la geste du schlemiel. Nous apprenons de cet épisode… que blaguer – qui relâche momentanément la tension – n’offrait pas de défense contre de vrais belligérants. Le schlemiel qui nous a d’abord fait rire nous a aussi appris à relever notre garde."
 Ruth R. Wisse, "War is No Joke" (A West Point baccalaureate address), Weekly Standard, 22 mai 2010.

jeudi 15 mars 2018

Incitation à la haine d'Israël dans un manuel scolaire belge (flamand)

Cinq auteurs (Eric Goyvaerts, Arjan Goemans, Jesse Tuybens, Jens Luypaert et Kirsten De Cnijf) ont participé à rédaction du manuel scolaire publié en 2016 par l'éditeur Plantyn.  Le manuel est estampillé GO!, projet pédagogique de la Communauté flamande.  Pour expliquer aux élèves le conflit israélo-palestiniens, les auteurs ont recours à une caricature du dessinateur brésilien Carlos Latuff primé au concours antisémite des caricatures de l'Holocauste à Téhéran en 2006. Ce premier concours de dessins sur l'Holocauste a été salué par le ministre iranien de la Culture, Mohammad Hossein Saffar-Harandi.  Il déclarait: "L'Holocauste est un mythe, et cette question a pris l'ampleur qu'elle connaît grâce à l'action du président Ahmadinejad qui a osé s'exprimer sur le sujet, et permis de briser le tabou. Avec cette action, ceux qui osent parler de l'Holocauste aujourd'hui dans le monde le font avec plus de facilité et ne se sentent plus coupables". (voir Libération).  Latuff utilise dans son dessin une citation attribuée à l'ONG européenne Amnesty International, connue pour son biais anti-israélien.

Traduction de la caricature: Amnesty International: "Israël refuse aux Palestiniens l’accès à l’eau en quantité suffisante … pendant que dans les implantations, les Israéliens jouissent de pelouses luxuriantes et de piscines". En-dessous: "Partage de l'eau d'après Amnesty International"

Source: Joods Actueel
Un père, dont le fils de 15 ans est élève au lycée Jan Fevijn à Assebroek (Bruges), a contacté le magazine anversois Joods Actueel concernant les leçons de géographie dans la classe de son fils.

Dans la section consacrée à Israël-Palestine du manuel du cours de géographie est reproduite une caricature attribuée à Amnesty International qui incite à la haine d'Israël et contient des informations inexactes. L'administratrice de l’Enseignement de la Communauté flamande, Raymonda Verdyck, a pris ses distances vis-à-vis de "cette caricature stéréotypée qui ne corresponde pas aux valeurs de notre projet pédagogique".

Le père de l'élève s'est exprimé: "Je suis choqué par de telles caricatures antisémites inspirées directement de l'appareil de propagande de Joseph Goebbels".   Inquiet, il a l’intention d’interpeller à ce sujet l’enseignant et la direction de l’école.

La caricature se trouve dans le manuel Polaris GO!3 de l’éditeur malinois Plantyn et s’adresse à plusieurs milliers d’enfants fréquentant les établissements du réseau d’Enseignement de la Communauté flamande (Vlaamse Gemeenschapsonderwijs GO!)

Le porte-parole d'Amnesty reconnaît que ce manuel est trompeur parce qu’il ne s’agit pas d’une caricature émanant d’Amnesty. D’ailleurs, le nom du caricaturiste, Latuff, est visible en bas à droite de l’image. Une simple recherche sur Google suffit à s'assurer que ce caricaturiste d’extrême gauche n’est aucunement au service d’Amnesty et que bien souvent, il propage des dessins controversés. Les auteurs ont donc consciemment utilisé cette caricature, sachant que sa source n’était pas Amnesty International et ont spécialement cité cette source pour induire en erreur.

Israël et l’Autorité palestinienne ont conclu différents accords en matière d’approvisionnement et gestion de l’eau. Israël gère la rareté de l’eau de manière exemplaire et utilise des technologies innovantes telles le dessalement d’eau de mer.

Si les Palestiniens n’agissent pas de la même manière et n’ont aucun respect, c’est leur propre responsabilité qui est engagée et pas celle d’Israël.

Par exemple, les Palestiniens ne s’occupent guère de purification et recyclage de l’eau malgré le fait que des pays donateurs ont prévu des fonds à cet effet. Un autre problème est le fait que des Palestiniens ponctionnent illégalement de l’eau dans différentes points de la Cisjordanie, avec comme conséquence que leur frères dans d’autres villes palestiniennes en sont privés.

La responsable de l’Enseignement de la Communauté flamande de Belgique, Raymonda Verdyck, souligne que son organisation GO! ne réalise pas de manuels scolaires et précise que certains éditeurs "pour des raisons publicitaires, mentionnent le logo "GO!" sur la couverture" et ajoute "nous n’avons rien à voir avec leur réalisation".

"Sans vouloir nous prononcer sur la question de fond, nous voulons prendre nos distances vis-à-vis de cette caricature stéréotypée dans un manuel qui fait référence aux programmes scolaires du GO!.

mardi 6 mars 2018

Un observatoire belge dénonce une caricature antisémite de Stephen Miller

The Times of Israel:
Le principal observatoire de Belgique en matière d’antisémitisme a accusé un dessinateur de bandes dessinées local, qui a été récompensé à l’occasion du festival de caricatures de l’Holocauste en Iran, d’avoir réalisé une caricature nazie du conseiller de la Maison Blanche Stephen Miller. [Note: A  Téhéran, Luc Descheemaeker était en bonne compagnie: Un proche de Dieudonné gagne un concours iranien de caricatures sur l’Holocauste - Le caricaturiste Zéon fait l’objet de poursuites en France pour d’autres dessins sur la communauté juive.]

Luc Descheemaeker, qui en 2016 avait reçu un prix de 1 000 dollars à Téhéran lors de son concours annuel de caricatures sur le génocide, a publié la caricature de Miller en janvier. Miller, qui est juif, apparaît avec un nez crochu, des oreilles surdimensionnées et des lèvres charnues. Sur Twitter, Descheemaeker a utilisé le hashtag «Influencer».

«Une caricature exagère normalement les traits du visage», a déclaré Joel Rubinfeld, président de la Ligue belge contre l’antisémitisme (LBCA), à propos de la caricature.

«Mais ces trois caractéristiques sont des éléments typiques des caricatures antisémites comme celles de Der Sturmer» , a-t-il ajouté, faisant référence à une publication de propagande de l’Allemagne nazie.» Et elles ne sont pas très marquées sur le visage de Miller.»

Couplé avec le hashtag «Influencer» et à la lumière des «précédentes œuvres antisémites de Descheemaeker, il s’agit très clairement d’une caricature antisémite», a déclaré Rubinfeld. 
Descheemaeker, qui en 2016 a été nommé «ambassadeur culturel» de sa municipalité de Torhout, n’a pas répondu aux demandes de commentaires de JTA. Le Conseil municipal n’a pas non plus répondu aux demandes répétées. [Note: La maire de Torhout, Mme Hilde Crevits, est également la ministre flamande de l'éducation.]

Parmi les œuvres antérieures de Descheemaeker, on trouve une caricature représentant un juif orthodoxe stéréotypé qui tentait de frapper une mère arabe et son bébé avec une étoile géante de David pendant que le petit garçon tenait un ballon orné d’une colombe tenant une branche d’olivier.  
Une autre présente un Juif orthodoxe qui attend dans un coin une musulmane portant un gilet explosif, peut-être pour l’inciter à déclencher les explosifs.

Il a remporté le prix à Téhéran pour une caricature avec les mots «Arbeit Macht Frei» inscrits au sommet d’un mur représentant la barrière de sécurité israélienne contre les terroristes palestiniens. La phrase en allemand, qui signifie «le travail libère», apparaissait à la porte du camp de la mort nazi de Birkenau-Auschwitz en Pologne.
Lire l'article complet @ Times of Israel

vendredi 23 février 2018

Jean-Claude Milner: "Le programme hitlérien concernait les ashkénazes, les séfarades étaient confiés au grand mufti de Jérusalem"


Jean-Claude Milner, linguiste, philosophe et essayiste:
"Le programme hitlérien concernait les ashkénazes. Pour autant que je puisse voir, les séfarades étaient confiés au grand mufti de Jérusalem; c’est à lui ou à ses semblables qu’il serait revenu de régler le problème s’il y avait eu victoire. Comment cela se serait passé, personne ne peut le savoir, mais en tout cas le souci immédiat de purification de l’Europe, ça concernait les ashkénazes.  
Et ça les concernait (comme Freud le dit quelque part) non pas en tant qu’ils étaient très différents des Européens, mais en tant qu’ils n’étaient pas très différents. Le point crucial, si j’ose dire, c’était justement qu’ils étaient si peu distinguables. Et cela, grâce aux Lumières. En fait, le programme nazi n’a rien à faire du shtetl. Son ennemi principal, c’est en vérité le juif des Lumières, parce qu’on ne le reconnaît pas, parce qu’on pourrait ne pas le reconnaître. C’est justement en ce point du peu de différence, du trop peu de différence, qu’intervient le racial. La race permet de faire passer le tranchant d’une séparation essentielle entre des êtres qui se ressemblent absolument. Plus les Lumières accomplissaient leur programme, plus on eut recours à l’en-deçà des Lumières, au plus obscur du somatique. Le discours racial est l’ombre noire que projette l’assimilation et qui la suit, d’autant plus nettement dessinée que la lumière est plus vive."
Passages, 1er trimestre 2004, par Cyril Veken, Marc Darmon et Jean-Jacques Tyszler - L’Europe est-elle antisémite?

Lire également:
Jean-Claude Milner: "La question juive se rouvre à l’échelle de l’Europe entière"

lundi 19 février 2018

Raphael Lemkin, dont la famille était accoutumée aux pogroms mais ne croyait pas qu’elle pouvait être anéantie


France Inter, La Marche de l'Histoire:
"L’histoire de Lemkin est d’abord celle d’un enfant élevé en yiddish, dont la famille était certes accoutumée aux pogroms mais qui ne parvenait pas à croire qu’elle pouvait être entièrement anéantie. Son travail est commandé par un changement permanent d’échelle : d’un côté, les interrogations sur son frère, sa belle-sœur, ses amis, et, de l’autre, l’interrogation du crime absolu. On ne peut saisir l’inédit sans le mettre en rapport avec la poche de réalité dont on est familier.

En accumulant et en traitant sa documentation sur le régime nazi, Lemkin cherchait sans doute un soulagement à son chagrin personnel. Mais son but, en inventant le mot nouveau de génocide, était de raisonner en termes de groupes -humains, nationaux, religieux, voire politiques. Et de les placer sous la protection d’un droit international renouvelé."
L'invitée de Jean Lebrun est Annette Becker, historienne, professeur des universités à Paris Ouest Nanterre La Défense.  Pour écouter l'émission, Raphael Lemkin, la définition et la punition du génocide, veuillez cliquer ICI.

Philippe Sands, avocat franco-britannique:
"Lemkin, a practical idealist, believed that proper criminal laws could actually prevent atrocity.  In his view, the minorities treaties were inadequate, so he imagined new rules to protect 'the life of the peoples': to prevent 'barbarity', the destruction of groups, and to prevent 'vandalism', attacks on culture and heritage."
East West Street: On the Origins of Genocide and Crimes Against Humanity, Weidenfeld & Nicolson, 2016, p. 157.

jeudi 15 février 2018

Une synagogue devient un café branché en Slovaquie

Contexte:
Le triste sort des anciennes synagogues en Europe devenues des piscines, magasins, commissariats de police

Source: Alliance Française
82% des Juifs résidant à Trnava, en Slovaquie, ont été assassinés dans l'Holocauste, annihilés avec leur héritage juif ancien remontant au 12ème siècle. Les synagogues de la ville ont également été démolies - ou converties à d'autres fins. Le voyageur israélien Meir Davidson a trouvé l'une de ces synagogues, reconvertie en café.

Au cours de ses voyages à Trnava - surnommée la "Rome de Slovaquie" en raison de la prolifération des églises - Davidson est tombé sur un café bondé qui tentait de se fondre dans l'espace architectural qu'il occupait sans l'éradiquer totalement.

"La rue principale avait une maquette de la ville contenant deux synagogues près de la basilique locale", a déclaré Davidson à Ynet. "Nous les avons cherchées et nous avons été choqués de trouver un café en activité, rempli de yuppies locaux."

La direction de la cafétéria, a-t-il ajouté, n'a fait aucun effort pour déguiser la désignation précédente de la structure comme lieu de culte et l'a même déclaré explicitement - le café s'appelle Synagóga Café et "l'histoire de la synagogue était imprimée au menu".

Le propriétaire du café était fier du fait que la structure - apparemment une synagogue appartenant à la dénomination Status Quo Ante et construite en 1897 - avait été classée monument historique parmi 18 autres édifices religieux. (...)

Davidson, qui a fait la visite vendredi dernier, a ajouté cyniquement: "Je dois dire que je n'ai pas apprécié l'accueil du shabbat dans une synagogue depuis longtemps. Des sentiments certainement mitigés, car la communauté locale ne s'est pas contentée de disparaître".

"C'est vraiment assez complexe, une génération entière qui connote le mot "synagogue" et les lettres et symboles hébraïques avec des expériences agréables est apparue aujourd’hui. La nourriture dans le café n'est pas casher, cependant, et les étagères sont surchargées de centaines de livres qui n'ont rien à voir avec le judaïsme."
Lire l'article complet @ Alliance Française

vendredi 9 février 2018

La Shoah en Roumanie, une barbarie indescriptible (Rees, Kaplan, Hilberg)


Alors qu'on se focalise sur l'extermination de la population juive en Pologne, celle perpétrée en Roumanie est rarement évoquée.

Lawrence Rees, historien britannique:
"À la suite de l'invasion de l'URSS, les Roumains tuèrent plus de 100.000 Juifs sur le territoire de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord.  La brutalité des Roumains était telle que même les Allemands se plaignirent de leur comportement.  Le général von Schobert déplorera que les Roumains n'enterrent pas les cadavres de ceux qu'ils tuaient et l'Einsatzkommando leur reprocha de ne pas organiser correctement leurs massacres." 
Robert D. Kaplan, journaliste et écrivain américain:
"In 1941 and 1942, Antonescu oversaw the deportation of 185,000 Jews from Bessarabia and the northern tip of Moldavia (also recently liberated from the Russians) to Transdniestra, were forward units of the Romanian army were setting up the only non-German-run extermination camps in Europe.  From late 1941 until the middle of 1942, in this obscure and remote theatre of the war, the Romanian army murdered every one of these people, stripping them naked, and shooting them in subzero temperatures.  On a few occasions, when soldiers were low on bullets, they shot only the adults and buried the children alive.

It was too much even for Adolf Eichmann, the SS officer in charge of carrying out the extermination of European Jewry.  In early 1942, Eichmann pleaded with Antonescu to halt the killings temporarily so that the job could be done more cleanly by Einsatzgruppen (special mobile SS murder squads) after the Nazis completed the conquest of Ukraine, which Eichmann assumed would take only a few more months.  But the Romanians were in a killing frenzy."

"The historian Raul Hilberg, who documented the Holocaust in Romania in his 1961 book, The Destruction of the European Jews, asserted that in no other country during World War II, except Germany itself, did national character play such a role in determining the fate of the Jews as in Romania."
Lawrence Rees, Holocauste, Albin Michel (voir l'article de Paul François Paoli: Holocauste, de Laurence Rees: au cœur des ténèbres @ Le Figaro Littéraire qui cite le passage ci-dessus).

Robert D. Kaplan,  Balkan Ghosts,A Journey Through History, 2005, Picador, p.p. 128-129.

samedi 3 février 2018

A lire absolument: 'La mort de Fernand Ochsé' par Benoît Duteurtre

"(...) puis de m'imaginer Fernand Ochsé en cet été 1944 sur le quai de la gare de Bobigny, aligné devant le train avec son épouse, tous deux réduits à rien et envoyés à la mort par une machine démente.  Voilà qui rend consternantes les discussions de comptables en regard de cette question lancinante: comment l'Europe civilisée a-t-elle pu sombrer dans cette barbarie?

Je n'aimerais pas, toutefois, que l'histoire de Fernand Ochsé se réduise à un épisode de la Shoah quand il avait consacré toute sa vie à la musique, à la littérature, à la peinture, aux joies de l'amitié et aux objets rares. Et je ne crois décidément pas que cet homme au sourire si doux eût aimé se voir réduit à une figure tragique.  C'est pourquoi j'ai voulu d'abord célébrer cette vie parisienne, cette légèreté et cette joie de vivre qui avaient donné un sens à sa vie: cet esprit qui ne l'a pas tué, mais qui a commencé à mourir avec lui."

Fernand Ochsé par Louise-Catherine Breslau

Présentation de l'oeuvre par Fayard:
"On a oublié combien Paris fut une ville heureuse : capitale des plaisirs où les plus grands artistes adoraient le café-concert, le music-hall et l’opérette aux mille succès repris dans le monde entier. 
De 1900 à 1940, Fernand Ochsé fut un personnage central de cette fabrique d'enchantements. Dandy proustien de la Belle Époque, tour à tour dessinateur, compositeur et décorateur, il allait contribuer à d'importantes créations théâtrales, mettre le pied à l'étrier du jeune Arthur Honegger, collectionner les tableaux rares et les objets étranges. 
Son goût de la douceur de vivre ne l'empêchera pas de se voir rattrapé par la brutalité de l'histoire et d'embarquer, comme juif, dans le dernier convoi pour Auschwitz. 
A travers son destin, c'est au basculement d'un monde que nous assistons. Basculement d’autant plus tragique que presque rien n'a subsisté de cette école de la légèreté souvent dédaignée dans la seconde moitié du XXe siècle. Artiste plein de charme dans l'ombre d'amis plus illustres, Fernand Ochsé est un guide idéal pour redécouvrir ces années modernes et joyeuses qui ont tant contribué au mythe parisien."
Lire un extrait

samedi 27 janvier 2018

I. Kertész: Des enfants "vont à l’école avec leurs cartables sur le dos pour se rencontrer à nouveau comme bourreaux et victimes dans les antichambres des fours crématoires"

Imre Kertész (1929-2016), écrivain hongrois, survivant des camps de concentration et lauréat du prix Nobel de littérature en 2002:
"(...) il faut se poser des questions sur la validité de la culture dont les valeurs illusoires étaient, ici, en Europe, enseignées à tous depuis la petite école, aussi bien aux tueurs qu’aux victimes."

"(...) des milliers d’enfants vont à l’école avec leurs cartables sur le dos pour se rencontrer à nouveau comme bourreaux et victimes dans les antichambres des fours crématoires, devant les fosses communes …" 
Femmes et enfants juifs hongrois arrivent au camp d'extermination
d'Auschwitz-Birkenau le 26 mai 1944 pour y être gazés.
"Mentionnerais-tu encore dans une même phrase Auschwitz et la croix?
Plus que jamais. Puisque c’est justement dans ce contexte qu’est apparue l’importance fatale d’Auschwitz pour l’homme éduqué dans la culture éthique de l’Europe. Les lois de cette culture sont résumées dans les dix commandements, dont l’un dit: Tu ne tueras point. Mais si les massacres peuvent devenir des activités ordinaires, voire un travail quotidien, il faut se poser des questions sur la validité de la culture dont les valeurs illusoires étaient, ici, en Europe, enseignées à tous depuis la petite école, aussi bien aux tueurs qu’aux victimes.

Tu esquisses une vision terrifiante: des milliers d’enfants vont à l’école avec leurs cartables sur le dos pour se rencontrer à nouveau comme bourreaux et victimes dans les antichambres des fours crématoires, devant les fosses communes … Nous en sommes arrivés là, c’est donc cela, le sujet de notre conversation ?  
Apparemment, dès qu’on parle de la culture et des valeurs européennes, on aboutit à la question du meurtre."

Imre Kertész, Dossier K., Actes Sud, 2008, (p. 178)

Wladimir Rabinovitch:
"Non, jamais plus nous serons comme les autres. Nous ne pouvons oublier. Nous n'oublierons jamais. Nous avons été "la balayure du monde". Contre nous chacun avait licence. Et c'est cela, mes amis, qui nous sépare de vous dans la liberté retrouvée, comme nous avons été séparés de vous sous l'Occupation. Nous sommes, désormais, des SÉPARÉS. Et nous sommes aussi les martyrs, c'est-à-dire les témoins, les témoins de l'abjection humaine."

Photos inédites de la Shoah

Nous avons été la "balayure du monde".

mercredi 17 janvier 2018

Une candidate Labour instrumentalise les victimes de la Shoah pour attaquer Israël

Source: Harry's Place

Michelle Harris a été présélectionnée pour être candidate du parti travailliste (Labour) dans la circonscription de Hastings et Rye.

Le compte @GnasherJew qui traque les propos antisémites des cadres du parti travailliste -  depuis la nomination de Jeremy Corbyn à la tête du parti - rapporte qu'en 2014 Michelle Harris a partagé un post de l'ancien joueur de football David Icke (*) se référant à "Rothschild Zionist Israel".  Disons que Rothchild/Sionisme/Manipulation/Domination/Argent c'est du classique.

Là où l'affaire devient proprement révoltante c'est quand Michelle Harris partage un autre post qui prétend que les victimes de l'Holocauste ont, selon elle, vécu leur propre extermination dans la dignité (!) et qu'elles se retourneraient dans leur tombe (!) si elles voyaient les horreurs que les Juifs commettent au nom du judaïsme.  Cette femme ignare ignore que les Juifs exterminés n'ont pas de tombe - si ce n'est des fosses communes - et que beaucoup furent tout simplement gazés, brûlée et leurs cendres jetées.

"J'ai souvent dit que les victimes de l'holocauste qui sont mortes dans la dignité doivent se retourner dans leurs tombes en raison des horreurs commises au nom du judaïsme: Gaza est un ghetto en train d'être bombardé"

Sarah AB de Harry's Place s'indigne:

La plupart des gens seraient d'accord pour dire que le parallèle implicite entre les Nazis et les Israéliens est antisémite. Sa référence aux victimes de l'Holocauste est également choquante de par sa vacuité morale: sa caractérisation vide de sens de leur mort, sa présomption insultante qu'elle peut dire comment ils - absolument tous - jugeraient un conflit complexe, ainsi que son instrumentalisation de leur extermination comme arme pour attaquer les Israéliens.

Face à tant de bassesse, il est important d'écouter ce que des intellectuels comme Elias et Rabinovitch ont à nous dire sur l'extermination des Juifs et l'antisémitisme:

Norbert Elias:

"Le chemin qui mène aux chambres à gaz en est un autre. Des femmes et des enfants, des hommes jeunes et vieux y furent poussés vers la mort, nus, par des êtres humains qui avaient brisé tout sentiment d'identité, de compassion. Et comme ces êtres que l'on poussait vers la mort, impuissants, avaient été rassemblés la plupart du temps de façon tout à fait arbitraire et ne se connaissaient pas entre eux, chacun d'entre eux, dans la foule des autres êtres humains, était dans une solitude totale.

Cet exemple extrême peut nous rappeler à quel point la signification des êtres humains pour d'autres humains est fondamentale et irremplaçable. En même temps, il montre ce que cela veut dire, pour des mourants, que de devoir éprouver ce sentiment - alors qu'ils sont encore en vie - qu'ils sont déjà exclus de la communauté des vivants par les vivants eux-mêmes."
Wladimir Rabinovitch:
"Non, jamais plus nous serons comme les autres. Nous ne pouvons oublier. Nous n'oublierons jamais. Nous avons été "la balayure du monde". Contre nous chacun avait licence. Et c'est cela, mes amis, qui nous sépare de vous dans la liberté retrouvée, comme nous avons été séparés de vous sous l'Occupation. Nous sommes, désormais, des SÉPARÉS. Et nous sommes aussi les martyrs, c'est-à-dire les témoins, les témoins de l'abjection humaine."

(*)  A propos de David Icke, Wikipédia nous apprend qu'il "est un joueur de football professionnel, journaliste sportif à la BBC et ancien membre du parti vert britannique. Il est connu depuis 1990 pour être devenu, selon ses propres dires, « enquêteur à plein temps sur ceux qui contrôlent vraiment le monde ». Il explique en particulier comment des reptiles humanoïdes domineraient secrètement le monde."

mardi 19 décembre 2017

Shlomo Venezia: "Peut-être pouvait-on l’épargner et ne pas l’envoyer dans la chambre à gaz"


Shlomo Venezia (1923-2012), écrivain. Il est déporté depuis Athènes vers Auschwitz-Birkenau fin mars 1943. Il est incorporé aux Sonderkommandos. 

Témoignage sur les Sonderkommandos («équipes spéciales» qui étaient chargées par les SS de vider les chambres à gaz et de brûler les corps des victimes, avant d’être éliminées à leur tour au bout de quelques mois):
"(...) Cet homme était un cousin de mon père, il avait 20 ans. Il était plus âgé que moi. Il m’a dit: «Tu ne me reconnais pas? Je suis Léon, Léon Venezia.»

Je suis resté d’abord interdit, puis j’ai commencé à lui parler, à le calmer, le tranquilliser. Il était désespéré parce qu’il savait qu’il allait mourir. Il m’a demandé d’aller parler avec l’Allemand qui peut-être pourrait le sauver. Mais je lui ai répondu que nous n’étions que des Stücke, des «morceaux» qui ne valent rien, qui ne comptent qu’au moment de l’appel. [...]

Je suis allé cependant voir l’un d’eux que je savais être, si je puis dire, presque quelqu’un de normal. On pouvait presque lui parler. Je lui ai dit que j’avais un cousin de mon père qui était ici. Peut-être pouvait-on l’épargner et ne pas l’envoyer dans la chambre à gaz. Je savais que ce n’était pas possible. Et, en effet, il a répondu par un geste pour dire qu’il n’en avait rien à faire. Je suis revenu vers Léon. Je lui ai dit que je lui avais parlé, mais qu’on ne pouvait rien faire. Je lui ai dit de rester tranquille et que nous allions tous mourir. Mais, bien sûr, c’était lui qui allait mourir. Je lui ai demandé s’il avait faim, j’étais sûr qu’il avait faim. Je suis alors monté là où nous dormions car dans mon lit j’avais caché du pain et des conserves. Je les lui ai apportés. Il n’a pas mâché, il a avalé. Il est resté presque le dernier, et a eu le temps de me demander si on souffrait en mourant. Je lui ai répondu que l’on ne souffrait pas, que c’était très rapide, qu’il devait rester calme.

Que dire à quelqu’un de votre famille? Que faire?

Je l’ai pris par le bras et l’ai accompagné presque jusqu’à la porte de la chambre à gaz. Il y est entré et la porte s’est refermée. Dix à douze minutes après, il n’était plus là. Cela a été pour moi insoutenable, j’étais désespéré. Mes amis m’ont aidé, ils m’ont tenu à l’écart à l’extérieur et ils ont sorti son corps parmi les premiers, de sorte que je ne le vois pas. Puis nous avons récité ensemble un kaddish pour lui."
Revue Cités, PUF, 2008/4 N° 46, p.p. 123-124.

Lire également: 
Norbert Elias: Le chemin qui mène aux chambres à gaz dans une solitude totale